Pour alléger la lecture, le masculin est employé de façon générique dans ce document, sans intention d’exclure ni de discriminer.
Le fil de son parcours
Pour écrire ce guide, il me fallait remonter le fil de l’histoire. Partir des petites graines qui ont permis à l’arbre de naître et revisiter toutes les branches qui ont pris forme. L’histoire de Deuil-Jeunesse est aussi la mienne. Mon âme est gravée dans son écorce. Voici non seulement les dates mais les images, les rencontres, les détours imprévus… Ces instants qui, mis bout à bout, ont façonné l’arbre symbolique de Deuil-Jeunesse.
Honnêtement, je ne sais plus où tout ça a débuté! Il y a des débuts qu’on ne reconnaît pas tout de suite. Ce n’est qu’après, en regardant derrière, qu’on comprend qu’on marchait déjà vers quelque chose de plus grand que soi. Je ne savais pas alors que chaque petit geste, chaque rencontre, allait me mener vers cette grande aventure… Et il y a LA grande question qui m’est posée depuis toujours : « Tu as sûrement vécu un gros deuil pour avoir bâti tout ça? » C’est une question presque mythique, que je n’ai jamais vraiment dévoilée. Oui, j’ai vécu la mort d’êtres chers. Mais non, ce n’est pas ce qui a été à l’origine de Deuil-Jeunesse. Du moins, pas tout à fait. Les décès de ma vie furent une référence et m’ont permis de mieux ressentir les vécus. C’est un ancrage fort et personnel que je ne peux extraire de l’histoire. Ces expériences m’ont confirmé ce que je ressentais profondément : il fallait faire quelque chose pour les endeuillés.
Voici donc la ligne du temps, où s’entrelacent l’organisme et ma propre trajectoire.
Quand on ne sait pas qu’on commence
1974
Ma naissance! (Je l’écris car les gens se demandent souvent mon âge!) J’étais une enfant déterminée, sensible, qui aimait explorer et expérimenter. J’analyse, je nuance, je souffre et je ris…
1985
Mon premier contact avec la mort, mon grand-papa, Marius. On me proposait de le toucher pour me réconforter. Je n’avais pas le goût qu’on me force. Je m’en souviens très bien. Je me rappelle aussi de ceux qui m’ont consolée… et de ceux que mes pleurs ont dérangés.
1986 à 1997
J’ai vécu la mort de gens significatifs, membres de ma familles, amis, et ce, par mort subite, accident, maladie et suicide. J’ai pris conscience du tabou puissant et des silences.
1990
Rencontre avec un conseiller d’orientation au secondaire. Je suis en secondaire 4. C’est obligatoire. Après avoir analysé mon questionnaire, il me dit que je ne devrais pas devenir travailleuse sociale (t.s.). Trop sensible aux autres! Quoi? J’en rêve depuis que j’ai 12 ans parce que la t.s. de mon école a l’air tellement gentille. Je veux être comme elle, aider les ados remplis de mal de vivre… Comme on me suggère fortement de rediriger ma carrière, l’année suivante je réponds au même questionnaire en décidant des réponses qui confirmeraient mon choix! Je ne suis jamais retournée voir l’orienteur. Mais en 1996, je suis devenue travailleuse sociale. Mon but : aider les jeunes délinquants.
1994
Je suis bénévole dans un Centre jeunesse, j’accompagne une jeune dans ses activités. Elle est endeuillée. Je fais des liens entre le mal de vivre des adolescents et le deuil. Ça me parle.
1996
Je finis mon baccalauréat en service social à l’Université Laval. Je suis admise dans mon ordre professionnel, engagée dans le CLSCNOTE CLSC où j’ai fait mes stages. Je travaille sur appel et on a besoin de quelqu’un sur le groupe de planification et d’actualisation des mesures d’urgence (GPA). Ça signifie aller au front quand une situation frappe une communauté. Ma première intervention est suite au suicide d’un jeune dans une école secondaire privée. La suivante fait suite au décès tragique d’une petite fille devant ses amies. Je vois l’angle mort : les enfants et les adolescents sont accompagnés avec malaise. Je vois clairement comment on marche sur des œufs en leur présence. En parallèle, je travaille à l’accueil social et, un soir, une maman me demande d’annoncer le suicide du papa à ses deux enfants de 9 et 12 ans. C’est là que ça a basculé. Pourquoi cette maman a besoin de moi pour cette annonce si intime? Et je poursuis mes questionnements : Pourquoi les intervenants sont mal à l’aise? Pourquoi on ne dit pas aux adolescents de cette école que leur ami s’est suicidé? Pourquoi on donne des livres à colorier aux enfants mais qu’on parle aux adultes dans une tragédie? J’ai le goût de creuser cela, de comprendre pourquoi… et pourquoi mes pleurs dans les années 80 ont dérangé. J’ai compris : les adultes ne savent ni comment agir ni quoi dire. Je me questionne. Je ne savais pas où ça me mènerait, mais il me fallait agir. Je vais leur dire comment mieux le faire si personne ne prend ce rôle!
1999
Par ma propre initiative, je crée le groupe de soutien L’Arc-en-Ciel au sein de mon CLSC, le CLSC Orléans. Un programme d’entraide existe déjà dans la littérature, rédigé par un auteur reconnu, mais il regroupe à la fois les enfants endeuillés et ceux vivant la séparation de leurs parents. Malgré la notoriété de son créateur, je refuse cet amalgame. Ces deux réalités, bien que douloureuses, sont, à mes yeux, de nature bien différente. Je veux offrir aux jeunes endeuillés un espace qui leur est entièrement consacré, sans confusion. Dès le départ, j’ai tenu à bâtir quelque chose de juste, même si cela voulait dire m’éloigner des sentiers battus. Avec 12 jeunes âgés de 5 à 14 ans j’explore les émotions liées à la mort d’un parent ou d’un membre de la fratrie. Je documente, j’évalue, j’apprends. Les résultats sont clairs : les jeunes endeuillés ont des besoins non répondus parce que les adultes ont de grands malaises liés à la mort ou qu’ils les croient guéris car ne pleurent pas.
J’anime plusieurs groupes L’Arc-en-Ciel et je commence à recevoir des demandes pour assurer le suivi des jeunes endeuillés du territoire du CLSC Orléans mais aussi d’ailleurs. Mon expertise se développe au contact des histoires de deuil dont je suis témoin. Je suis marquée par cette jeune de 8 ans ½ qui a tenté de mourir pour que sa mère, décédée quelques mois auparavant, lui fasse des tresses françaises pour sa photo d’école. Le père, impuissant, lui avait dit que sa mère vivait sur un nuage avec ses grands-parents. Elle n’avait pas la notion d’irréversibilité… Je suis touchée aussi par cette jeune à qui on avait parlé de nuage et qui est revenue en colère de Walt Disney après avoir constaté qu’il n’y a personne qui vit sur les nuages… Ça m’a frappée : en mentant, on met leurs émotions et leur vie en danger. C’est là que j’ai inventé l’expression “maladresses d’amour”Note maladresses d’amour, nom que je donne aux mensonges et aux non-dits transmis par le puissant réflexe de protection. Ces jeunes rencontrés m’ont aussi appris que “tout ce qui ne se dit pas s’invente” et que “la sécurité réside dans la vérité”. En observant un enfant perdre sa boule de crème glacée, j’ai eu l’éclair du cornet de crème glacée : les croyances, fragiles comme une boule, ne tiennent que si elles reposent sur un cornet solide, les faits. C’est devenu un outil essentiel pour prévenir la détresse et même le suicide. Il est universellement parlant. En 1999, on n’aurait jamais pu m’arrêter. J’avais de moins en moins le désir de demeurer une travailleuse sociale généraliste.
2000
Je donne mes premières conférences. Le deuil chez les jeunes. Tout d’abord auprès d’une trentaine de mes pairs au CLSC, puis devant des professionnels en pédopsychiatrie. Les deux premières d’une très longue série. Constats importants : les intervenants généralistes ne connaissent pas vraiment le deuil et il n’y a pas beaucoup de spécialistes en la matière. De plus, le sentiment d’impuissance devant un enfant qui désire savoir la vérité et devant un adolescent qui se sent coupable de la mort de son père crée un malaise. De mon côté, ces jeunes que je continue à rencontrer en individuel et en groupe, désamorcent mes malaises. J’ai en tête cet adolescent à qui on a caché par tous les moyens l’assassinat de son père et qui l’a appris plus tard dans un journal. Et ce jeune qui était soulagé que je réponde que son père ne jouerait plus au hockey avec lui alors que sa famille lui disait de prier fort pour que ça arrive, de fermer les yeux et qu’il le reverrait dans les estrades de l’aréna. On me les réfère tous ces jeunes endeuillés. J’apprends tellement d’eux! À l’automne, un entretien entre un doctorant en sociologie de l’éducation et moi apparaît dans la revue universitaire FrontièresNote revue universitaire, je n’y crois pas!
2001
Première conférence officielle à l’Université Laval dans le cadre d’un congrès national en deuil périnatal. J’existe maintenant au-delà de la ville de Québec.
Je reçois des demandes de consultations d’autres régions, que je dois refuser car un CLSC est un centre local de services. Je commence à visualiser un organisme dédié aux jeunes endeuillés. Je me vois créer… Je trouve un livre : Portraits du chagrinnote-livre-portraits-du-chagrin d’un médecin français. Coup de cœur professionnel. Il met en lumière tout ce que je ressens, tout ce que j’observe. Ce sera mon livre de référence. Les années qui ont suivi furent toujours un laboratoire pour développer mon expertise. Je continue à rencontrer de nombreux jeunes et leurs histoires, bien qu’uniques, dissimulent toutes le même besoin : celui d’être considéré comme endeuillé avec tout ce que ça implique.
L’appel du terrain, la voie qui se précise
2004
Le prix d’excellence Simone-Paré de l’Université Laval m’est remis pour mon groupe de soutien L’Arc-en-Ciel. C’est la première reconnaissance officielle de mon travail, une reconnaissance par mes pairs qui me touche profondément. Je sens que quelque chose se dessine, que je suis déjà en train de glisser vers autre chose… vers une mission qui me dépasse. Il y a beaucoup de gens, beaucoup d’applaudissements. Mes parents sont là. Et en moi, sans que je le sache encore, grandissait et se cachait mon fils Anthony. J’allais donner naissance en même temps à Deuil-Jeunesse et à mon garçon. Mauvais ou bon timing? Ce fut cela, l’histoire. Suite à ce prix, les demandes de conférences et de formations explosent partout au Québec et même jusque dans les provinces maritimes.
2005
Je quitte le CLSC pour un congé de maternité… que je ne vivrai jamais vraiment. Je me souviens d’avoir pris toutes mes affaires, d’avoir décollé mon nom sur ma porte en me disant que c’était la fin. Que je partais donner la vie… mais aussi créer quelque chose, sans trop savoir comment.
À peine en congé, lors d’une conférence que je donnais à Montréal, un éditeur m’approche : il veut publier un livre sur le deuil vécu dans l’enfance. Je doute de mes capacités, mais j’ai le goût de lancer un cri du cœur à la société. Je réfléchis quelques jours… et je dis oui. Je commence alors la rédaction de ce qui deviendra mon premier ouvrage, en m’appuyant sur les témoignages de trente-six adultes ayant vécu un deuil dans l’enfance ou l’adolescence, qui font partie de ma famille ou de mon entourage. Chaque rencontre me confirme que je suis sur la bonne voie. Leurs histoires me prouvent à quel point il est urgent d’en parler. Pour la majorité, un silence bruyant s’était installé. Ils n’avaient pas eu ce que réclament les jeunes endeuillés d’aujourd’hui : de la reconnaissance, de la vérité, de l’aide. J’ai écrit ce premier livre en réaction à tout cela. Je l’ai écrit jour et nuit, entre deux pleurs et deux boires! J’étais fatiguée, mais c’était une opportunité que je devais saisir, pour ceux d’avant, ceux de maintenant… et ceux d’après. Je me disais que si c’était un flop, au pire, ça aurait aidé mes proches!
2006
Les demandes d’aide me parviennent directement, par bouche à oreille sur mon cellulaire, sans relâche, à toute heure. Je décide alors de débuter ma pratique privée auprès des jeunes et des familles touchés par la maladie grave ou la mort d’un proche. Je loue un local à frais partagés dans la ville de Ste-Foy.

Je publie mon premier ouvragenote-premier-ouvrage, qui connaîtra plusieurs rééditions et refontes au fil du tempsnote-reeditions. Sur la couverture : une photo que j’ai prise moi-même, celle de mon neveu et de ma nièce devant la pierre tombale de mon ami Jacques, décédé d’un cancer quelques années auparavant. Un cliché simple mais fort pour moi. Le lancement a lieu à l’Espace Félix-Leclerc, rempli à craquer, en présence de l’artiste qui a accepté de signer la préface de mon livre : Monsieur Raymond Lévesque, l’auteur de la chanson intemporelle Quand les hommes vivront d’amour. Monsieur Lévesque avait lui-même vécu la mort de sa mère alors qu’il était petit. J’ai cogné à sa porte, il me l’a ouverte. Il m’a confié que mon livre fut pour lui une grande délivrance, une lumière sur des zones d’ombre longtemps restées en lui. J’ai eu des rencontres mémorables avec cet homme décédé en 2021.
La sortie de mon livre marque le début d’une reconnaissance médiatique. On parle de mon travail, on vient à ma rencontre. Et rapidement, mon nom entre dans les carnets de contacts des journalistes. Je deviens leur référence à chaque drame impliquant des enfants.
2007
Je prends une décision majeure. Je démissionne du CLSC Orléans. Je suis enceinte de mon deuxième enfant, ma fille Camille et, pourtant, je n’hésite pas une seconde. Le CLSC ne peut plus, dans sa mission, me permettre de développer les services spécifiques dont les jeunes endeuillés ont besoin. J’ai déjà trente-sept suivis à mon actif. Chaque jeune rencontré me confirme que ce que je fais est nécessaire, urgent, irremplaçable. Pour être bien certaine de bien saisir tout ça, je m’inscris à la maîtrise en service social pour mieux comprendre le monde de la recherche. Je ferai deux sessions, mais je devrai me retirer par manque de temps. Je choisis de suivre cette conviction, malgré l’incertitude. Je me lance. Pas de plan d’affaires, pas de modèle. Juste une foi immense en ce que je porte. Comme l’écrira mon amie Catherine en 2025, “si tu exiges d’avoir une feuille de route détaillée avant de commencer, tu risques de ne jamais avancer.(…) La vie te demande un engagement, un premier pas, et c’est ce pas qui déclenche la suite du chemin.”note-amie-catherine
Le nom, l’élan, mais pas tout à fait défini
2008
Le 30 mai, avec ma fille de six mois près de moi, j’inscris officiellement le nom de Deuil-Jeunesse au registre des entreprises du Québec. J’ai longuement réfléchi avant de le baptiser ainsi. Je voulais un nom clair, direct, porteur de sens et impossible à dénaturer. À cette époque, je suis appelée à donner une conférence auprès d’étudiants en service social à l’Université Laval. Je les implique dans la démarche en leur proposant quelques noms. À l’unanimité, Deuil-Jeunesse s’impose : compris, explicite, assumé. Il devient un organisme privé reconnu. Deuil-Jeunesse est né. Mon grand souhait devient concret : enfin, au Québec, un organisme est dédié à aider les jeunes endeuillés. Un événement a lieu pour officialiser son nom!
Justine McHugh, alors étudiante en service social à l’Université Laval, devient la toute première intervenante à se joindre à moi. Elle s’avérera un maillon essentiel dans l’histoire de Deuil-Jeunesse. Ensemble, nous développons des services adaptés aux tout-petits et entrevoyons déjà un bel avenir pour l’organisme.
Cette même année, je suis honorée par le Barreau du Québec lors de la Journée internationale des droits des femmes. Je me souviens m’être demandée ce que je faisais là, entourée de femmes si impressionnantes. Je n’avais pas encore pleinement conscience de l’impact de mon engagement.
Une fondation pour recueillir des fonds
Cette même année, madame Karine Delarosbil, touchée personnellement par la mission de Deuil-Jeunesse, prend une initiative marquante : elle fonde la Fondation Les Petits Arcs-en-Ciel, en hommage au groupe de soutien L’Arc-en-Ciel, afin de recueillir des fonds et faciliter l’accès aux services qui sont payants. Deuil-Jeunesse est le partenaire officiel de cette fondation. À son inauguration, 210 personnes sont présentes dont plusieurs dignitaires. C’est une soirée très touchante empreinte de reconnaissance. En 2013, pour mieux refléter son lien avec l’organisme, la fondation devient la Fondation Deuil-Jeunesse, et poursuit ses activités jusqu’en 2015. La lourdeur administrative, le flou entre les rôles respectifs et l’obtention du statut d’organisme de bienfaisance par Deuil-Jeunesse mèneront à la décision d’y mettre fin.
2009
L’équipe de Québec commence à se former. Quelques intervenants offrent leurs disponibilités à Québec. Un premier point de service officiel voit le jour en Abitibi. Mon dessin sur le napperon prend forme de façon embryonnaire : implanter Deuil-Jeunesse dans chaque région du Québec.
Mon éditeur de l’époque cesse ses activités. Je me tourne alors vers Québecor, qui accepte de me publier. On me demande d’actualiser le contenu et de changer le titre. Le livre devient “Mort, mais pas dans mon coeur”note-livre. Il sortira en 2010.
2010
Je jongle avec tout : conférences, formations, deux jeunes enfants, suivis cliniques, gestion de l’organisme. Je deviens également chargée de cours en intervention de groupe à l’École de service social de l’Université Laval. Difficile de tout allier. Je mettrai fin à l’enseignement en 2014, par manque de temps.
Cette année-là, on me propose un engagement porteur de sens : devenir Ambassadrice de la Corporation des thanatologues du Québec. Ma mission : favoriser la compréhension du deuil et du rôle des thanatologues dans notre société. Cette collaboration est toujours vivante aujourd’hui. Un prix honorifique, pour souligner cet engagement, m’est remis en 2025.
Une image de marque

Deuil-Jeunesse se dote de son tout premier logo officiel, imaginé avec soin par une graphiste et l’équipe. Il reflète tout l’univers de l’organisme :
- les couleurs aussi ont leur importance : le mauve pour le deuil et le dynamisme, le vert pour l’espoir et la vie.
- la mort et la vie (absence et présence de feuilles)
- l’enracinement et les liens (arbre)
- l’espoir et le recueillement (balançoire)
- le bouleversement, le mouvement, l’enfance, la solitude (E en perte d’équilibre)
2011
Année de grande réflexion, tant pour moi que pour l’équipe. En demeurant privé, les références officielles sont plus rares : les organismes publics hésitent à nous référer des familles. En devenant organisme à but non lucratif (OBNL), la mission deviendrait collective. Mais que c’est complexe. C’est comme faire adopter mon enfant par la société. Je ressens beaucoup d’appréhension. J’ai peur de voir les racines et l’âme de Deuil-Jeunesse se diluer. J’ai vu de beaux exemples d’OBNL… mais aussi d’autres moins inspirants. En contrepartie, on pourrait obtenir plus de reconnaissance, plus de financement. Je me souviens encore de l’angoisse, des nuits blanches, du poids de cette décision. Que de discussions et de dîners avec plusieurs personnes de mon réseau ont eu lieu pour finalement faire un choix…
Quand l’organisation prend son souffle
22 janvier 2012
Le choix est fait, changement de cap, tremplin pour la suite : Deuil-Jeunesse devient officiellement un OBNL. Comme de nombreuses familles n’ont pas les moyens financiers d’accéder aux services, en faisant ce choix, je crois que du financement provenant du secteur public deviendra possible, afin que tous les jeunes puissent recevoir nos services.
L’officialisation a eu lieu lors d’une soirée animée par Alain Dumasnote-alain-dumas, rassemblant plus de 200 participants, dont 70 jeunes aidés par Deuil-Jeunesse. Ce moment a marqué un nouveau chapitre pour notre mission, désormais inscrite ainsi : sensibiliser, soutenir, informer et intervenir en lien avec le deuil et les pertes vécues dans l’enfance et l’adolescence. Nos services s’adressent aux enfants, aux adolescents, à leurs familles ainsi qu’aux adultes endeuillés durant leur jeunesse.
Le premier conseil d’administration est nommé, les administrateurs font partie de mon réseau et veulent me soutenir mais, avant tout, ce sont des gens de la communauté qui ont donné généreusement de leur temps pour veiller aux orientations, au budget et à la mission de l’organisme. Certains n’ont fait que passer, d’autres ont traversé avec nous les succès comme les tempêtes.
Et me voilà citée dans ce grand livre de référence collégial et universitaire en psychologienote-reference-collegial-universitaire. Page 455, difficile à croire, c’est important pour moi!
2013
Deuil-Jeunesse, désormais structuré en OBNL, compte 46 membres. Cette même année, Deuil-Jeunesse reçoit la certification d’entreprise d’économie sociale. C’est aussi l’année de la tragédie de Lac-Mégantic. Nos services sont sollicités et nous réalisons que notre expertise est reconnue par le secteur public à l’échelle provinciale.
L’équipe grandit à un rythme impressionnant : en cinq ans, nous sommes passés de 2 à 27 travailleurs autonomes. Les services sont maintenant offerts dans presque toutes les régions administratives du Québec (il ne manque que le Nord-du-Québec, Lanaudière et la Côte-Nord à couvrir par un point de service officiel). Certains groupes de soutien créés et portés par Deuil-Jeunesse sont également implantés dans cinq établissements communautaires, dont un en Bretagne. Deuil-Jeunesse prend de l’ampleur… vite. Très vite! Éloge à ma vision et mon napperon!
Cette année marque aussi le début des ateliers de sensibilisation à la mort dans les écoles, grâce à une collaboration avec la Table d’Actions Préventives Jeunesse Québec-Centre et l’École secondaire Vanier. Ainsi naît le projet Finis les tabous, qui démontre qu’intervenir en amont, avant qu’un décès ne survienne, est essentiel et apprécié des jeunes. Ce projet évoluera pour devenir un programme phare de Deuil-Jeunessenote-rapport-ecrit-2025.
Les distinctions s’accumulent pour moi. J’éprouve une immense fierté mais aussi un curieux syndrome de l’imposteur, surtout pour les prix de la Jeune Chambre de commerce de Québec (JCCQ) et de la Jeune Chambre Internationale (JCI) alors que je me retrouve en compétition avec des gens d’affaires. Moi, j’ai fait tout ça avec le cœur. Je ne me sens pas issue du monde des affaires. Lorsque mon nom est prononcé pour Personnalité d’affaires de l’année (prix de la JCCQ), remis pour la première fois de son existence à une dirigeante d’organisme communautaire, devant un Capitole de Québec plein à craquer, je suis déboussolée. Certaine de ne pas être à la hauteur pour gagner, je n’avais pas beaucoup réfléchi à mon discours. J’avais griffonné quelques notes sur un vieux carton, pas plus gros qu’un post-it. Toute la soirée, les gens me disaient « bravo » et je me disais que c’était ça, mon prix. Mais ouf, quel moment! Une magie étrange, l’impression de flotter hors de la réalité… Trop grand pour moi. Mais c’est vrai, je suis une réelle entrepreneure!
Suite à ce prix, les autres distinctions se sont enchaînées :
- Travailleuse sociale de l’année pour les régions 03 et 12 – Ordres professionnel des travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ)
- Jeune personnalité remarquable – JCI
- Lauréate Le Soleil, Hommage aux gens d’exception – Le Journal Le Soleil
Des services payants ?!
Ah oui, vous faites payer pour vos services? Mais vous n’êtes pas un organisme communautaire ?
Cette question revient régulièrement. La réalité : malgré notre statut d’OBNL, nos démarches pour obtenir un financement public récurrent se soldent par des refus, faute pour certains décideurs de comprendre où se situe Deuil-Jeunesse, entre privé et communautaire. Sans subventions récurrentes, comment survivre? Nos professionnels sont formés rigoureusement par Deuil-Jeunesse et ne sont pas bénévoles, nos locaux ne sont pas gratuits… La solution : continuer de demander des honoraires pour les services. Et continuer à chercher des sources de financement, car il ne faut pas oublier que la réponse téléphonique est gratuite… Je trouve épuisant de demander… Ce n’est pas naturel pour moi, ça me demande beaucoup d’énergie. J’ai aussi l’impression d’épuiser mon réseau… C’est une énorme source de stress que je vis encore au moment d’écrire ce document. C’est l’enjeu qui m’a le plus fatiguée.
Le Fonds Famille : pour la justice sociale
Les réalités que nous accompagnons ne touchent pas que des familles assurées ou aisées. Une forte proportion des demandes provient de personnes incapables de payer totalement ou partiellement nos honoraires. En 2013, nous créons le Fonds Famille, actif pendant sept ans. L’objectif : isoler certains dons pour les attribuer aux familles ayant des difficultés financières selon des critères bien précis. Nous avons aidé gratuitement des centaines de jeunes. Ce fonds, porteur d’une vision de justice sociale, a toutefois cessé en 2020 avec la pandémie de COVID-19, la priorité étant de diriger tous les dons directement vers la mission. Il fallait survivre. Entre-temps, nous avons établi des partenariats avec des fondations et des organismes externes afin de continuer à soutenir les familles vulnérables, tout en offrant des services spécialisés à un coût bien inférieur au secteur privé. Notre devise : services à valeur professionnelle, à l’avantage communautaire.
2014
Le rêve d’être reconnu ailleurs dans la francophonie devient réalité : Deuil-Jeunesse rayonne désormais à l’international. Je suis invitée en France (Bretagne) pour une série de conférences et de formations, ainsi qu’en Suisse (Lausanne) pour donner la conférence d’ouverture d’une journée d’étude sur le thème Accompagner le deuil. Je n’étais pas qu’une visionnaire irréaliste!
Mélissa Bédard, artiste révélée par la célèbre émission télévisée Star Académie et dont la mère est décédée lorsqu’elle était jeune, accepte de devenir la première porte-parole de Deuil-Jeunesse. Elle tiendra ce rôle pendant dix ans, avant de recevoir le titre d’Ambassadrice Honorifique.
La visibilité de Deuil-Jeunesse s’amplifie. Grâce à une campagne publicitaire radiophonique offerte par le groupe Cogeco, le message suivant, lu par mon amie Catherine, est diffusé :
La mort, ce n’est pas un bobo, un voyage ou dormir… Ce n’est pas non plus être parti ailleurs, dans le ciel ou perdu. Un proche disparu ne peut pas être dans le cœur, dans la terre et partout en même temps ! Arrêtons de mentir à nos jeunes. La mort, c’est un décès !
Avant de dire n’importe quoi aux enfants endeuillés, contactez Deuil-Jeunesse. Leurs interventions professionnelles font du bien autant aux parents qu’aux enfants. Deuil-Jeunesse aide les jeunes et leur famille à mieux vivre la mort d’un proche.
J’ai eu des frissons la première fois que j’ai entendu cette publicité à la radio. C’était comme si toutes ces années d’efforts se cristallisaient dans ces quelques phrases. Je nourrissais l’espoir de toucher les gens en plein cœur.
Cette même année, l’Université Laval m’honore du titre de Diplômée influente, une reconnaissance qui me touche et qui me rappelle que, malgré les embûches, le chemin parcouru porte ses fruits.
2015
Face à la demande, la mission de Deuil-Jeunesse s’élargit : désormais, nous accompagnons aussi les adultes, intervenons en situation de crise auprès des communautés et sensibilisons le grand public à tout type de pertes : séparations parentales, adoptions, disparitions, déménagements, abandons et même la peur de la mort. Le besoin est évident et la sollicitation constante. Nous élargissons aussi nos services par prudence : et si, un jour, le travail venait à manquer? J’opte donc pour adapter notre offre à la demande.
Suite à une démarche formelle auprès de l’Agence du revenu du Canada, Deuil-Jeunesse obtient enfin le statut d’Organisme de bienfaisance. Quel soulagement! Nous pouvons désormais émettre des reçus de charité, ce qui rend les donateurs plus enclins à contribuer. Ce titre agit comme un sceau de qualité et me donne l’impression que nous pourrons enfin respirer financièrement.
Grâce à une campagne de sociofinancement amorcée en 2013 sur la plateforme La Ruche et nommée Pour Toit, Deuil-Jeunesse amasse 80 150 $. Cette campagne s’est conclue en 2014 par un spectacle-bénéfice d’envergure au Capitole de Québecnote-spectacle-benefice, réunissant artistes de renom et jeunes endeuillés. Ce fut un grand défi, chargé de stress mais porteur de fierté. Les fonds récoltés ont permis de faciliter l’achat de notre première maison, siège social officiel. Jusqu’alors, nous occupions des locaux loués et partagés à Québec, mais nous étions trop à l’étroits et manquions d’intimité. Cette maison, je la voulais à notre image : dynamique, colorée, rassurante! Une équipe de bénévoles s’est investie pour que la Maison Deuil-Jeunesse reflète nos valeurs. Elle est telle que je la dessinais dans mes dessins d’enfant! Elle respire la liberté et la possibilité de développer encore et encore nos servicesnote-presentation-maison.
Cette même année, nous créons un second spectacle-bénéfice, Le Rendez-Vous Deuil-Jeunesse. Ce dernier ne rapporte qu’environ 20 000$ devant une salle remplie. Beaucoup d’énergie pour un résultat modeste. Le défi financier reste lourd. Je trouve cette partie de mon travail extrêmement difficile. Comment font les autres? Pourquoi est-ce si ardu?
L’Europe nous ouvre ses portes grâce à madame Nadine Frenkel, de l’association bretonne Échange et Partage Deuil. Le 1er avril, ce partenariat, qui me semblait autrefois inimaginable, devient réalité. Les services offerts, bien qu’administrativement sous la structure de l’association française, conservent notre philosophie, notre idéologie et notre savoir-faire. C’est mon rôle de veiller à ce respect et l’association y est très réceptive. Cet échange de réalités est très riche et précieux.
Toujours à l’international, le Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse du Luxembourg m’invite à diffuser l’expertise de Deuil-Jeunesse à travers formations et conférences. La demande reviendra en 2018 et en 2020. J’y ai rencontré des ministres, des intervenants et des gens d’une grande chaleur. C’est encore difficile à croire : alors qu’au Québec nous peinons à être reconnus par le système public, ailleurs on m’accueille avec une reconnaissance presque intimidante.
Toujours à l’international, on m’offre de collaborer au collectif d’auteurs internationaux La mort à l’écolenote-la-mort-ecole. Treize pages juste pour moi!
Enfin, je reçois une distinction de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues du Québec (AFPAD), un organisme partenaire depuis 2012. Au fil des ans, les partenariats se multiplient et la reconnaissance de notre expertise en matière de deuil vécu dans l’enfance et l’adolescence est bien ancrée.
2016
C’est maintenant au tour de Justine McHugh de recevoir le Prix du Fonds Simone-Paré pour le groupe de soutien et d’éducation Les Petits-Hêtres, développé il y a huit ans et qui a fait ses preuves. Je suis fière de mon équipe et heureuse que d’autres que moi reçoivent des honneurs.
Mais un enjeu demeure : la majorité des personnes au sein de Deuil-Jeunesse sont des travailleurs autonomes. Je dois composer avec cette réalité et en respecter les particularités, tout en assurant la qualité des services… sans lien d’emploi officiel. Pour maintenir la formation continue, uniformiser les pratiques et favoriser les liens avec l’équipe, nous avons créé les Journées biannuelles : deux jours de perfectionnement et de formations, deux fois par année. En novembre 2016, nous atteignons un record de participation : 28 personnes présentes sur une possibilité de 31. C’est émouvant de voir tous ces intervenants réunis autour de la mission de Deuil-Jeunesse. Ils viennent de partout, de réalités différentes, mais tous y croient.
Parlant de réalités diverses, cette année-là, Obedjiwan, une communauté autochtone du Québec, accueille Deuil-Jeunesse pour la diffusion de son expertise. Ces trois jours intensifs permettent de tester et valider l’universalité de nos propos et de notre philosophie. Résultat : on adhère à nos enseignements sans résistance malgré des croyances spirituelles bien solides. Alors c’est officiel : Deuil-Jeunesse a sa place partout!
En mai, une administratrice organise un événement caritatif, le Cocktail Deuil-Jeunesse, qui permet d’amasser 44 000 $. Malgré le succès, la lourdeur logistique freine l’idée d’une deuxième édition. Le constat devient de plus en plus clair : même lorsque nos événements sont populaires, l’énergie déployée est énorme. Malgré cela, on voit à quel point la communauté répond présente quand la cause touche le cœur.
Je me sens solide dans mon rôle, mais les luttes quotidiennes m’épuisent : l’absence de financement récurrent, la petite taille de l’équipe permanente (comparée à la grande proportion de travailleurs autonomes), le manque de visibilité, l’engagement auprès des familles défavorisées, les mythes et tabous persistants. En fin d’année, je tente une nouvelle démarche auprès du Ministère de la Santé et des Services sociaux pour que Deuil-Jeunesse obtienne une subvention récurrente. C’est, je le sais, l’ultime tentative avant que je ne doive prendre de grandes décisions.
2017
Ma détermination a enfin porté fruit! La démarche fut difficile, mais Deuil-Jeunesse reçoit sa première subvention récurrente du Programme national de soutien aux organismes communautaires (PSOC) du Ministère de la Santé et des Services sociaux. Cette première subvention, d’un montant de 31 496$, n’assure pas la survie de l’organisme, ne représentant qu’environ 6 % de ses dépenses, mais elle marque une étape importante : la reconnaissance officielle par le secteur public et la possibilité d’attribuer une somme directement à la mission. Cette subvention est importante. À titre comparatif, la subvention 2024-2025 s’élève à 160 501$, couvrant environ 16 % de nos dépenses.
L’équipe de Deuil-Jeunesse compte maintenant 39 personnes, dont 5 employés permanents, la plus grande équipe de notre histoire. Cela demeure toutefois complexe à gérer. Chaque intervenant a des besoins auxquels je veux répondre, mais je dois aussi défendre les intérêts de Deuil-Jeunesse. C’est à ce moment que je réalise que je deviens ce que je m’étais juré de ne pas être : une “vraie” directrice, qui prend des décisions difficiles, reçoit les insatisfactions, tempère les tensions, cherche à garder l’équipe heureuse tout en préservant la mission. Je demande de l’aide de coachs organisationnels pour y arriver… J’apprends, je me construis dans ce rôle qui prend de plus en plus de place. Malheureusement, je m’isole dans la lourdeur de tout ça. Je me sens seule dans la foule et je suis triste de devoir abandonner les interventions cliniques.Avec la gouvernance, je crée le Prix du bénévolat Olivette Guérin, remis pour la première fois à madame Olivette Guérin, en reconnaissance de son bénévolat, de sa rigueur et du temps investi depuis les débuts. Olivette a travaillé avec moi en CLSC, elle a vu naître Deuil-Jeunesse et a donné énormément : secrétaire de la Fondation, responsable de la Maison et, encore aujourd’hui, secrétaire au conseil d’administration. Ce prix rappelle que les bénévoles, souvent dans l’ombre, sont essentiels à notre mission.
2018
Deuil-Jeunesse fête ses 10 ans!
Depuis septembre 2017, une campagne de visibilité et de financement est mise en place sous le thème : N’ayons pas peur des mots, le deuil c’est la vie. Grâce à plusieurs partenaires, 109 469 $ sont amassés.

Pour la première fois, Deuil-Jeunesse ouvre ses portes au public et aux partenaires afin de célébrer cet anniversaire.
Dix ans, c’est aussi le moment idéal pour amorcer une première réflexion stratégique, qui mènera au plan 2018-2020. Les objectifs : accroître la capacité d’action (humaine et financière), augmenter la notoriété et assurer la pérennité de l’organisme. Mon premier exercice stratégique fut à la fois enrichissant et motivant : ce pas de recul m’a permis de voir mes bons coups et mes moins bons. Je reste lucide : opérer un organisme comme Deuil-Jeunesse n’est pas simple. Mais à ce moment-là, je sens que nous avons le vent dans les voiles.
Pour marquer ce 10e anniversaire, Deuil-Jeunesse reçoit une reconnaissance officielle de l’Assemblée nationale du Québec. Au Parlement, devant les ministres et le premier ministre, nous voilà honorés. C’est impressionnant! C’est profondément touchant que Deuil-Jeunesse soit ainsi reconnu. Je reçois également le Prix Innovation et Entrepreneuriat de mon ordre professionnelnote-OTSTCFQ. Voir mon apport à la société souligné par mes pairs est précieux et j’espère que mon parcours donnera l’élan à d’autres travailleurs sociaux ambitieux de créer des services pour toujours mieux aider.
2019
Les années passent et de nouvelles réalités s’installent : les réseaux sociaux, l’aide médicale à mourir… On me demande d’actualiser à nouveau mon livre en l’adaptant à ces nouvelles réalités. Un nouveau nom lui est donné : Accompagner un jeune en deuilnote-accompagner-un-jeune-en-deuil : court, clair, accessible.
L’Europe souhaite également une refonte complète de mon ouvrage, adaptée à son contexte. J’y consacre beaucoup de temps afin de respecter les particularités de leur réalité culturelle et sociale. Tenir entre mes mains un livrenote-livre-europe diffusé en Europe est, à nouveau, un moment marquant de mon parcours. Chaque fois que mes mots traversent l’Atlantique, j’ai l’impression que nos jeunes endeuillés, eux aussi, sont un peu moins seuls.
Cette année, ma participation est également sollicitée pour des ouvrages collectifs et même des ouvrages de référence. La Corporation des thanatologues du Québec me demande de créer un document facile d’accès pour les endeuillés. Le deuil c’est quoi? voit le jour. Tout va si vite… mais tout est si bien amorcé!
Apprendre la résilience et gagner en maturité
2020
Quelques jours à peine après une rencontre marquante avec le ministre de l’Éducation, monsieur Jean-François Roberge, au Parlement de Québec pour discuter de l’implantation du programme Finis les tabous et au lendemain de notre 8ième assemblée générale annuelle, plus rien ne sera pareil.
La pandémie de la COVID-19 vient tout balayer.
Au moment où les défis semblent enfin se transformer en opportunités, c’est l’insécurité totale. L’impact est immense. Je me souviens encore… des décisions prises dans l’urgence, des visages inquiets à l’écran, des moments de découragement où je me demandais si nous tiendrions le coup. J’ai peur. Peur pour Deuil-Jeunesse, pour mon équipe… et pour moi. Je pleure souvent malgré les élans de solidarité, de courage et de détermination qui m’ont marquée à jamais.
Les services n’ont jamais cessé. Mais il y a, dans notre histoire, un avant et un après pandémie. Notre devise Ensemble redonnons l’espoir, inscrite sur notre site web, n’a jamais eu autant de sens : nous avons besoin d’espoir autant que nous voulons en offrir. Moi, l’équipe et la gouvernance travaillons main dans la main, sans relâche, en saisissant chaque aide qui s’offre à nous.
Après plusieurs échanges, dans cette période si particulière, le Ministère de la Santé et des Services sociaux nous reconnaît comme organisme d’aide pour les endeuillés par la
COVID-19note-decision-msss.
Cette reconnaissance et le soutien financier qui l’accompagne ont mis un petit baume sur nos inquiétudes. Et au milieu de cette tempête, la créativité a jailli : nouveaux outils, articles, services virtuels et le blogue Deuil-Jeunesse écrase les tabous.
Une chanson, Je continue ma routenote-musique-dit-parfois-mieux-que-les-mots, écrite par des jeunes endeuillés du point de service de Chambly, lors d’un groupe de soutien, a même été mise en musique. Je la fredonne souvent! Elle porte en elle nos valeurs de bienveillance, de dynamisme et de courage.

En novembre, nous avons produit, avec plusieurs collaborateurs et visages connus, la Table ronde virtuelle Ça va-tu vraiment bien?note-ca-va-tu-vrmt-bien. Un événement porteur, rassembleur, qui a réparé, un petit peu, cette année difficile.
2021
Quand les temps sont difficiles, un renouveau peut faire du bien. Une opportunité nous a permis de voir grand et d’offrir un nouvel élan à Deuil-Jeunesse : un site web modernisé et un logo plus épuré, porteur de notre mission et de notre énergie.

Ma grande décision de l’année et sans doute l’une des plus marquantes de l’histoire, fut de transformer la structure de ressources humaines. C’est la fin des collaborations avec les travailleurs autonomes.
Une page se tourne, non sans émotion, pour consolider l’équipe en misant dorénavant sur des employés à part entière. Virtuellement, tout le territoire est couvert par nos services et nous comptons maintenant sept points de service : Chaudière-Appalaches, Bas-Saint-Laurent, Montérégie, Mauricie, Montréal, Capitale-Nationale et Bretagne. Outre le siège social, dans chacune de ces régions, des locaux nous sont prêtés ou loués grâce à des partenariats précieux.
Presque tout passe à la restructuration : ligne téléphonique, comité de direction, services cliniques, organigramme… Un travail colossal. Les demandes continuent d’augmenter, mais les finances restent fragiles. J’aimerais embaucher davantage pour répondre à la demande… mais l’argent ne suit pas. Et pourtant, dans ces zones d’ombre, des éclats de lumière surgissent. Lors de la journée nationale caritative Mardi je donne, nous amassons 27 110 $ en une seule journée.
À la Maison Deuil-Jeunesse, dès l’ouverture, certaines familles ont offert des espaces In Memoriam à la mémoire de proches décédés. Grâce à la générosité de la collectivité, en octobre, nous inaugurons le Jardin Norah & Romy, notre cour intérieure transformée en havre de paix, en hommage aux deux fillettes assassinées. Un lieu doux, apaisant, qui rappelle pourquoi nous faisons tout cela.
Un autre rayon de soleil fut lorsqu’on m’a proposé, il y a quelques années, de participer à l’écriture d’une conférence théâtrale en collaboration avec la troupe de théâtre Parminou. Cette conférence unique pourtant le nom de Transparence a pris vie et s’est jouée pendant trois ans. C’était une immense fierté d’entendre mes mots dans la bouche de comédiens et d’employéesnote-fierte-comediens qui se sont prêtées au jeu. Une expérience inédite et profondément émouvante.
2022
Les temps sont difficiles. La pandémie a changé le mouvement : moins de conférences, moins de formations, annulations de rendez-vous… Les sources de revenus diminuent, mais les dépenses, elles, restent bien présentes.
En mai, je prends l’initiative d’adresser personnellement un appel à la solidarité sous le thème En$emble pour continuer. La couverture médiatique est impressionnante et permet à Deuil-Jeunesse d’amasser 138 927 $ en seulement sept mois. Cette somme offre enfin un peu d’oxygène pour reprendre notre souffle. C’est à ce moment que je réalise qu’au fil des années, un véritable filet de sécurité s’est tissé autour de Deuil-Jeunesse. Mais je réalise aussi l’ampleur de ma fatigue…fatiguée jusqu’au cœur, jusqu’à l’âme, mais encore habitée par la flamme.
2023
Deuil-Jeunesse célèbre ses 15 ans d’existence, un anniversaire qui invite autant à la fierté qu’à la réflexion. Nous avons réuni l’équipe, nos partenaires et nos alliés pour amorcer une deuxième réflexion stratégique, un exercice qui guidera nos actions jusqu’en 2028. Trois grands objectifs émergent :
- renforcer la visibilité dans la sphère publique
- garantir la continuité des services spécialisés grâce à une organisation robuste et engagée
- promouvoir la sensibilisation et l’engagement de nos partenaires.
Ces 15 ans ne sont pas seulement une étape symbolique : ils portent le poids de milliers d’histoires accompagnées, de deuils vécus autrement et de tabous brisés. Je me surprends à repenser au tout début, à ce qui semblait alors un pari audacieux et à constater tout le chemin parcouru. Cette réflexion stratégique a mené à des décisions importantes : nous avons choisi de recentrer notre expertise et de concentrer nos énergies sur l’abandon parental, la disparition, la maladie grave et la mort d’un être cher. Nous avons donc fait volte-face concernant certains volets, notamment l’adoption et la séparation, afin de préserver notre force d’intervention là où notre impact est le plus fort. Revenir à l’essence, c’était revenir à ce qui m’avait poussée à créer Deuil-Jeunesse.
2024
On prend le temps de structurer, d’organiser, de consolider. Grâce à des subventions ponctuelles, nous réalisons des projets porteurs, créons de nouveaux outils, bonifions nos équipements et développons notre volet technologique. Une aide du CIUSSS de la Capitale-Nationale nous permet de revoir le programme Finis les tabous. Les conclusions sont claires : l’éducation à la mort a toute sa place dans nos écoles. Grâce à cette subvention, je me suis plongée dans un projet qui m’a ramenée presque 30 ans en arrière, à l’époque où je faisais mes premières interventions de crise dans les écoles suite au décès d’un jeune. Cette fois, ce vécu a pris la forme d’un outil novateur : une application pour gérer les événements d’exception. Procédeuilnote-outil-novateur*. Derrière ce nom, il y a des dizaines d’années d’expérience, d’observations et de réflexions. Chaque fonction de cette application porte un morceau de mon histoire, de celle des jeunes et des intervenants scolaires rencontrés sur ma route. Elle m’a demandé une centaine d’heures de travail, mais elle porte en elle le fruit de toute une carrière. Un accomplissement que j’ai du mal à décrire, tant il est gigantesque et précieux.
C’est aussi cette année que j’amorce une grande réflexion sur l’impact de Deuil-Jeunesse dans la société. C’est ce qui m’a poussée à entreprendre l’écriture de ce récit, un legs pour tous ceux qui font et qui feront partie, un jour, de cette grande famille. On me demande souvent de raconter l’histoire; il est temps de la coucher en détails sur papier, d’en préserver chaque nuance. Écrire ce récit, c’est me replonger dans chaque moment marquant, professionnel et personnel, qui a façonné cette aventure.

On m’offre cette année d’écrire la préface du collectif international Pédagogie de la finitudenote-collectif-internationnal. C’est une marque de confiance incroyable. Je ne suis pas certaine que je réalise tout ce qui passe… Enfin, en 2024, on m’a offert une reconnaissance reçue avec émotion : le prestigieux titre de Diplômée remarquable de l’Université Laval. Je me suis retrouvée aux côtés de grands chercheurs et de personnes dont la carrière a fait rayonner notre université. Je crois que ce sera peut-être l’un de mes derniers prix. J’ai donné énormément, parfois même à l’excès… je ne sais pas. Mais une chose est certaine : je l’ai fait de tout cœur, et je continuerai à avancer avec cette même sincérité.
2025
Alors que j’écris cette histoire de Deuil-Jeunesse, je fais aussi un grand ménage avec l’équipe: je revois les politiques, les procédures, le cahier de vie organisationnel, l’organigramme, les balises de performance. Je cherche à sécuriser Deuil-Jeunesse du mieux que je peux avec, à mes côtés, une brigade de 14 employés loyaux, passionnés et motivés. Ces gens-là me portent autant que je les porte.
Moi et Justine signons un article dans le collectif d’auteurs internationaux Ces enfants qui disent voir ou entendre des défuntsnote-moi-justine-article-collectif. Encore une autre belle vitrine qui nous permet de faire rayonner notre expérience auprès d’un large public.
On me donne une distinction qui restera gravée dans mon cœur : la Médaille du Couronnement du Roi Charles III. C’est sans doute le plus grand honneur qui m’ait été attribué. Et, au-delà du prestige, il y a ce symbole : le roi est lui-même père de deux enfants qui, très jeunes, ont vécu la mort de leur maman, Lady Diana. Ce lien silencieux avec l’histoire personnelle de ces enfants donne à cette médaille un poids émotionnel immense. En recevant cette médaille, j’ai pensé à tous les jeunes qui m’ont donné leur confiance. C’est à eux que je dédie chaque reconnaissance.
– Québec, 11 août 2025
À toi Alexandre Tu te souviens… Un jour, je t’ai promis que je ferais quelque chose pour les jeunes comme toi. Que ton histoire et ta souffrance, serviraient à quelque chose de plus grand que nous. Voilà, c’est fait! Tu es resté ma boussole, ma source d’élan, ma raison de continuer, même dans les périodes les plus difficiles. Rien n’était assuré. Rien n’a été facile. Mais tout a été profondément juste. Et si Deuil-Jeunesse est encore debout aujourd’hui, c’est beaucoup grâce à toi…J’ai tenu ma promesse.