Pour alléger la lecture, le masculin est employé de façon générique dans ce document, sans intention d’exclure ni de discriminer.
L’approche Deuil‑Jeunesse : sa solidité
Comment fais-tu pour travailler à Deuil-Jeunesse ?
Vous êtes forts pour travailler là, moi je ne pourrais jamais.
Ça doit être déprimant, de parler autant de la mort…
Ces phrases, je les ai trop entendues. Mon équipe aussi. Elles reflètent un mélange d’admiration, d’incompréhension… et de tabou. Les gens voient le drame, mais rarement la lumière qui renaît. Pourtant, ne sommes-nous pas tous des êtres mortels qui aimons des êtres qui le sont aussi? Mais ça, les gens ne veulent pas le voir. Ceux qui sont passés par Deuil-Jeunesse, peu importe leur histoire, savent que la vie, c’est l’art de dessiner sans gomme à effacer. On continue notre route comme le dit la chanson écrite par nos jeunes! Il n’y a pas de retour en arrière. Vivre avec l’abandon parental, la disparition, la maladie grave ou la mort d’un proche, c’est apprendre à rester pleinement humain. Dès le début, j’ai voulu une approche ancrée dans le concret, le sens et libérée des théories qui blessent plus qu’elles n’aident. Rien n’est laissé au hasard. Nous avons été témoins de tant de choses…
Ce qui nous interpelle et nous propulse
Voir des enfants laissés seuls avec leurs questions, entendre des vérités déformées, observer l’absence d’un filet de sécurité uniforme pour ceux qui vivent l’inimaginable.
Ce qui nous tient debout
La conviction que chaque être humain a droit à la vérité, à la dignité et à un espace où ses émotions sont reconnues. La certitude que nous pouvons et devons dépasser les mythes et les tabous.
Les intervenants dans tout ça
Les gens ont raison
Ce n’est pas un travail facile que d’être témoin, jour après jour, de la souffrance et des drames humains. J’en suis et nous en sommes pleinement conscients. Nous devons mettre en place des moyens pour soutenir ceux qui soutiennent. L’impact émotionnel du travail varie selon la personnalité de chaque intervenant et selon divers facteurs personnels et professionnels. Il est essentiel d’y porter attention. Travailler à Deuil-Jeunesse, c’est prendre conscience que la vie est fragile, imprévisible, et que, malgré toute la vigilance et toutes les précautions, les drames peuvent surgir. Cette lucidité peut générer de la peur, de l’hypervigilance… mais aussi une grande gratitude et une invitation à profiter de chaque instant.
Deuil-Jeunesse m’a transformée profondément, à la fois en bien et en moins bien. Il m’a parfois endurcie face à la détresse, a influencé la manière dont j’exprime mon empathie auprès de mes proches et m’a rappelé avec insistance que la vie peut basculer à tout moment.
Et il y a aussi cette autre réalité
Celle de voir, chez les enfants, les adolescents et les adultes que nous accompagnons, une formidable résilience, des capacités impressionnantes à aller mieux et une humanité inspirante. Ces personnes deviennent bien souvent de véritables modèles de courage et de transformation.
La frontière entre notre vie et celle des gens que l’on aide peut parfois devenir floue. Mais il faut se rappeler que l’histoire de l’autre ne nous appartient pas. Nous en sommes des témoins respectueux, engagés, présents sans pour autant en être responsables. Quand un intervenant se sent épuisé après une rencontre, c’est peut-être qu’il a trop voulu pour l’autre. Il est alors essentiel de s’arrêter, de réfléchir à ses intentions, à ses limites, à son rôle.
Il faut aussi apprendre à faire le vide avant et après chaque rencontre, à nommer clairement notre rôle, à remettre les attentes irréalistes à leur juste place. Et, surtout, ne pas hésiter à demander du soutien des collègues. À Deuil-Jeunesse, personne ne porte seul.
Enfin, il faut nourrir en soi cette conviction discrète mais fondamentale : nous faisons une différence, même si elle ne se voit pas toujours immédiatement. Ce que nous semons dans le silence du deuil, nous le faisons avec cœur, et c’est ce qui fait toute la richesse de notre travail. Nous ne sommes pas impuissants dans les histoires des autres, nous sommes réellement puissants, au contraire!
Une approche ancrée dans l’humanité, sans conditions
Le modèle de Deuil-Jeunesse n’est pas figé dans un livre. Il est universel, inspiré de plusieurs courants, mais libéré de tout ce qui ne sert pas les personnes souffrantes. Il est né du vécu réel des gens, enrichi par la recherche, par des échanges avec des cliniciens d’ailleurs et par les milliers d’histoires confiées depuis le début de son existence. Avec le temps, l’équipe y ajoute ses forces, ses trouvailles, ses réflexions, faisant grandir nos concepts et nos pratiques.
À Deuil-Jeunesse, rien n’est dit sans certitude. Rien n’est flou.
Comment nommer cette approche unique? Elle n’a pas de nom… Elle porte tous les prénoms de ceux qui nous ont confié leur histoire et évoluera avec les prochains.
Dans une société où les pratiques varient selon les philosophies personnelles de chaque intervenant, notre ligne directrice est claire : le vécu de l’autre d’abord. C’est la réalité des gens qui guide nos gestes, nos mots, nos choix. Notre approche ne se limite pas à intervenir : elle cherche à honorer, à protéger et à transformer l’expérience de ceux qui vivent l’inimaginable pour qu’au milieu de la souffrance, ils retrouvent un espace où se tenir debout.
Une approche centrée sur les jeunes et leurs droits
Dès les débuts de Deuil-Jeunesse, une évidence s’est imposée : les jeunes demeurent parmi les plus vulnérables. Trop souvent, ils provoquent un malaise chez les adultes, qui ne savent pas comment s’adresser à eux ou craignent de les heurter. Les jeunes sont la raison d’être première de Deuil-Jeunesse.
Je me souviendrai toujours de ce jeune dont le père était mort accidentellement. Il vivait dans la région de Québec, mais on l’avait fait garder à Val-d’Or le temps des funérailles. Pour lui, c’était la fête, il était en visite… alors qu’on l’avait privé des rites funéraires de son propre père. Dix ans plus tard, il est venu à Deuil-Jeunesse avec une colère palpable. Il aurait voulu être là, comme tous les autres. Il reprochait à tout le monde de lui avoir volé son histoire.
Aider un jeune, c’est d’abord apprendre aux adultes à lui dire la vérité, à nommer clairement les éléments de son histoire. C’est lui offrir toutes les possibilités, faire confiance à ses capacités, lui donner le droit de ressentir et d’exprimer toutes ses émotions, sans filtre. C’est aussi lui permettre de parler librement, sans craindre de blesser les adultes qu’il aime et lui créer des lieux neutres où il peut déposer ce qu’il porte et être reconnu comme un être humain à part entière, et non comme un « être fragile » qu’il faudrait protéger de la réalité.
Vivre l’abandon parental, la disparition, la maladie grave ou la mort d’un être cher pendant l’enfance ou l’adolescence laisse des traces profondes. Les conséquences peuvent être psychologiques, cognitives, relationnelles ou sociales, parfois jusqu’à l’âge adulte. Les travaux de maîtrise de Justine McHughnote-memoire-de-justine l’ont démontré avec force.
En 1990, les Nations Unies adoptaient la Convention relative aux droits de l’enfant. Plusieurs de ses articles portent la vision de Deuil-Jeunesse, notamment l’article 12 :
L’enfant capable de discernement a le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, ses opinions étant dûment prises en considération, eu égard à son âge et à son degré de maturité.
Le discernement ici, ne se résume pas à un âge précis : il s’exprime tout au long du développement, dans des gestes, des mots, des émotions… et même dans les silences. Un bébé manifeste ses besoins et ses réactions et mérite qu’ils soient entendus et respectés.
Avant de décider si un enfant assistera aux funérailles, à un traitement médical, une question devrait guider : cette décision respecte-t-elle ses droits, ses besoins et son lien avec la personne concernée? Trop souvent, “il ne comprend pas” devient un prétexte pour écarter l’enfant, alors qu’il pourrait vivre un moment fondateur dans son histoire.
À Deuil-Jeunesse, nous affirmons que tous les enfants, peu importe leur âge, ont droit à une place réelle dans ce qui les touche et que cette place doit être pensée avec respect, écoute et courage.
Une approche fondée sur la vérité
Envers les jeunes, les adultes et les personnes âgées, je défends fermement et sans compromis, leur droit à la vérité. J’ai toujours été convaincue que la sécurité réside dans la vérité. Celle-ci doit toujours l’emporter sur les silences gênés, les demi-vérités, les détours de langage, les mimiques incohérentes ou les discours codés. Le malaise rend souvent le mensonge plus commode, en donnant l’illusion qu’il protège et adoucit.
On cache, par exemple, le type de décès d’un proche aux enfants, croyant les épargner. Mais la vérité finit toujours par surgir : parfois dès le lendemain, dans la cour d’école, parfois cinq ans plus tard, dans la bouche d’un cousin. Ce jour-là, l’enfant gagne un morceau de son histoire, mais perd la confiance envers ceux qui devaient le protéger. Les conséquences peuvent être profondes, durables… parfois destructrices. Même logique pour les personnes âgées : on se dit “si on lui dit, ça va l’achever”. Mais que pensera-t-elle, à chaque Noël où son enfant, mort accidentellement à 60 ans, ne viendra jamais la voir?
Même le mot mort fait peur. On dira plutôt : “il est parti”, “elle nous a quittés”… Mais dire qu’une personne est morte, c’est nommer la réalité avec justesse. À Deuil-Jeunesse, dès le premier appel, nous commençons ce travail de sensibilisation à la vérité. C’est un fil conducteur dans tous nos services. Nous poursuivons cette route en montrant des cendres humaines aux jeunes qui veulent comprendre et les voir!
D’instinct, j’ai toujours préféré qu’un parent ose nommer qu’il n’est pas prêt à tout dire ou réponde qu’il ne sait pas, plutôt que d’inventer une histoire romancée. Il est parfaitement acceptable de dire : “je ne sais pas” ou “je vais réfléchir et te parler tout à l’heure”. Tout être humain, même un enfant, peut vivre avec des zones d’ombre. Ce qu’il ne peut pas vivre sainement, c’est avec un mensonge délibéré.
Les mensonges fragilisent le lien social, qui repose sur la confiance. Aucun professionnel ne devrait tolérer qu’un être humain vive entouré de silences douloureux et, surtout, aucun professionnel ne devrait en être complice. Nous rencontrons de nombreux jeunes qui ont cru à une version adoucie, une version entretenue par les intervenants, les enseignants, la famille. Le jour où ils apprennent, ils réclament justice à leur manière… mais à quel prix?
Sauf lorsque la personne elle-même formule la demande inverse, à Deuil-Jeunesse, nous croyons qu’il n’y a pas de mieux-être durable sans vérité. Nommer les choses, même avec des mots simples, c’est déjà commencer à apaiser. Un intervenant a déjà recommandé à la télévision de mentir à un groupe d’enfants de garderie devant la mort d’un éducateur. Nous apprenons à nos enfants à ne pas mentir et voilà que nous apprenons aux adultes à le faire. C’est un non-sens…
Une approche qui ose briser les tabous et malaises
S’il était aussi facile de reconnaître la souffrance du cœur que celle du corps, peut-être que Deuil-Jeunesse n’aurait jamais eu à exister. Mais la réalité, c’est que notre société se sent bien plus à l’aise devant un bras cassé que devant un cœur brisé.
Un jour, une jeune m’a demandé de lui casser le bras pour que les gens s’occupent enfin d’elle, en deuil de sa mère. Elle avait remarqué qu’un élève en béquilles, après un accident de ski, recevait plus d’attention et d’aide qu’elle qui, selon ses mots, “avait le cœur cassé pour la vie”. Une telle demande, aussi extrême soit-elle, traduit bien l’un des plus grands tabous de notre société : parler ouvertement de maladie, de mort, de la souffrance psychologique et de leurs impacts. Le tabou, c’est cette barrière invisible qui empêche d’aborder ce qui dérange, qui pousse à éviter les mots justes, à contourner la vérité ou à remplacer la réalité par des phrases rassurantes mais creuses. À Deuil-Jeunesse, nous avons choisi de briser ces silences et de défaire ces barrières. Nous parlons de l’abandon parental, de la disparition, de la maladie grave ou de la mort avec des mots adaptés mais clairs. Car chaque tabou entretenu isole un peu plus ceux qui souffrent.
Les réactions de l’entourage peuvent devenir un soutien précieux… ou un poids supplémentaire. Dans un regard confiant, une personne trouve parfois le courage et l’élan de se reconstruire. Mais dans un regard de pitié ou d’incompréhension, la résilience se fige. Chaque fois que j’entends dans les médias : “On ne sait pas comment il pourra aller mieux un jour”, j’ai un pincement au cœur. Je pense à ce jeune garçon qui a vécu la mort de ses deux parents dans un accident, événement largement médiatisé. En entendant cette phrase, il a cru qu’il devait mourir, lui aussi, persuadé que c’était ce que les gens lui souhaitaient. Et ce ne sont pas que les enfants qui vivent cet impact : les parents survivants de drames familiaux portent aussi ce fardeau, par exemple.
S’adapter à l’épreuve ou au changement ne se fait jamais seul. L’être humain est profondément social : nos liens peuvent nous porter ou nous écraser. Quand ces interactions sont empreintes d’empathie, elles transforment l’expérience. Mais quand elles sont teintées de jugement, elles isolent et blessent.
Je rêve encore d’une société où les personnes touchées par l’abandon parental, la disparition, la maladie grave ou la mort d’un être cher reçoivent une présence authentique, bienveillante et courageuse. Trop souvent, le malaise collectif se traduit par des silences, des histoires inventées, des conversations évitées. Et ce sont toujours les plus vulnérables qu’on écarte : les enfants, les aînés, les personnes vivant avec une déficience intellectuelle et tous les autres qu’on imagine vulnérables.
Ce malaise vient souvent de la peur de « provoquer une secousse » en abordant les sujets sensibles. Pourtant, ce n’est pas le sujet qui blesse : c’est l’isolement qu’on crée en le contournant.
Une approche claire dans un paysage clinique flou
Depuis mes débuts, je constate à quel point le deuil et ses variantes ne sont pas soutenus de façon uniforme dans l’univers professionnel. Les modèles d’intervention changent d’un milieu à l’autre, selon les valeurs personnelles des intervenants, les politiques internes… ou même des règlements qui, parfois, datent d’une autre époque.
Je me souviendrai toujours de ma bataille livrée pour faire retirer, des règlements généraux d’un hôpital, l’interdiction de la présence de jeunes. Alors qu’ailleurs, on leur ouvre plutôt les portes, en encadrant leur présence de manière sécurisante et bienveillante, dans cet hôpital les moins de 14 ans ne pouvaient être présents sur les ailes de soins palliatifs ou intensifs. Même chose au niveau municipal : j’ai dû intervenir pour qu’une famille puisse mettre une croix en bord de route à l’endroit du décès. Si l’accident avait eu lieu deux kilomètres plus loin, elle aurait eu le droit automatiquement… Il n’y a pas d’uniformité. Guidé par le GBSnote-gros-bon-sense on s’éloigne du GPSnote-gps!
J’ai souvent été témoin de ces incohérences. Pourquoi un jeune endeuillé est-il accueilli avec chaleur dans une classe, alors qu’un autre est complètement mis à l’écart dans son école? Pourquoi, par exemple, un jeune d’une certaine ville peut-il assister à l’aide médicale à mourir d’un proche, alors qu’ailleurs on le lui refuse? Je n’ai pas gagné toutes mes batailles, mais je vous affirme que notre approche en a sollicité plusieurs! Notamment celle auprès des Normes du travail concernant les congés spéciaux…que nous n’avons pas encore gagnée!
L’origine de cette disparité : les différentes écoles de pensée, les définitions variables du deuil, l’entrée du deuil dans le DSM-5note-dsm-5, les théories qui standardisent les étapes. Il y a aussi les malaises des cliniciens qui veulent “guérir” la peine, se sentant impuissants et préférant éviter plutôt qu’aider face à un : “Pourquoi c’est ma maman qui est morte?” ou “Pourquoi il s’est suicidé?”. Et si, à ces questions, l’intervenante se met à pleurer ou laisse transparaître une sympathie trop lourde, imaginez l’effet : la personne aidée hésitera ensuite à poser ses questions de peur de provoquer la même réaction. Sans être insensible il faut savoir garder une posture professionnelle et maintenir la bonne distance entre la souffrance de l’autre et notre propre vie. J’appelle ça être mi-cœur, mi-tête. On ne se distancie pas car les aidés veulent des intervenants impliqués et engagés.
Comme le disait Carl R. Rogers, psychologue humaniste et créateur de l’écoute active :
Quand j’ai été écouté et entendu, je deviens capable de percevoir d’un œil nouveau mon monde intérieur et d’aller de l’avant. Il est étonnant de constater que des sentiments qui étaient parfaitement effrayants deviennent supportables dès que quelqu’un nous écoute. note-carl-r-rogers
Il faut accepter de voir un dessin d’enfant avec un couteau et du sang, d’entendre une douleur crue, de parler de crémation ou d’accompagner un parent dont l’enfant est décédé, même lorsque sa responsabilité est partielle.
Il faut aussi apprendre à s’éloigner des jugements qui fusent :
Tu es encore en congé maladie?
Il retourne déjà à l’école?
Tu ris déjà?
Ces phrases, souvent prononcées sans mauvaise intention, font croire à la personne endeuillée que sa réaction est déplacée. Elles révèlent surtout le malaise de celui qui les dit. Et ce malaise, on le retrouve partout : dans les familles, les hôpitaux, les écoles, et même dans certains milieux funéraires. Pourtant, au fil des ans, les remerciements reçus et les témoignages de reconnaissance confirment l’impact positif d’une approche qui ose nommer les choses et qui crée enfin un espace où la souffrance peut être vue, entendue et accueillie.
Les adultes ont besoin d’aide! Voici une discussion d’enfants qui le prouve :
Je ne sais pas pourquoi les adultes ne répondent pas à mes questions?
C’est peut-être parce que tu poses tes questions à des moins intelligents!
Voici un acrostiche que j’ai inventé pour faciliter les réponses.
Voici un acrostiche que j’ai inventé pour faciliter les réponses.
CLARTÉ qui se veut un rappel que nous devons répondre avec clarté.
Et puis, il y a aussi le manque d’éducation dans les écoles, les universités : un jeune médecin, par exemple, peut se retrouver démuni devant un patient endeuillé, lire qu’il devrait “aller mieux” après six mois… et lui prescrire de la médication. Cela décrit bien un autre écart, plus discret mais tout aussi important : la différence entre la théorie et le vécu. Les réalités que nous abordons à Deuil-Jeunesse sont grandement étudiées. Les recherches sont nombreuses, certaines très pertinentes et je les consulte avec attention. Mais je reste consciente qu’elles ciblent certains groupes consciemment, ce n’est pas une limite en soi pour la recherche mais cela laisse certains groupes sans données probantes tels la mort d’amis ou le deuil suite à un autre type de décès que le suicide. Les définitions utilisées sont variables, les échantillons inégaux et les approches ne reflètent pas toujours la réalité de terrain.
Par exemple, plusieurs études sur les jeunes endeuillés recommandent un retour rapide à l’école pour rétablir une routine. Et c’est vrai… pour certains. Mais j’ai accompagné une adolescente à qui on a imposé ce retour seulement quelques heures après les funérailles. Qu’est-ce qu’un “retour rapide”? Qui en décide? Pour elle, c’était beaucoup trop violent; pour un autre, cela aurait pu être bénéfique. Certaines recherches ne précisent pas que le rythme est différent pour chacun et qu’avoir besoin d’un peu plus de temps, ce n’est ni de la mauvaise volonté ni de la faiblesse.
Autre exemple très fréquent : certaines recherches parlent de “deuil compliqué” lorsque la peine dure “trop longtemps”. Mais que faire d’un jeune homme qui, dix ans après la mort de sa sœur, pleure encore chaque fois qu’il entend sa chanson préférée? Selon la théorie, il est “pathologique”. Selon moi, il est simplement humain. Encore une fois : qui définit le temps du “trop longtemps”?
Ce flou alimente une confusion dans les pratiques. Dans un même Centre jeunesse, par exemple, un jeune pourra rencontrer une intervenante qui l’accueille avec ouverture, un autre se fera dire que, parce que son deuil date de 13 ans, il faut éviter de ressasser le passé et un troisième aura un intervenant qui fera comme si rien n’était arrivé. Ces différences éloignent de l’empathie, nourrissent le malaise et entretiennent un vide éducatif préoccupant. Elles envoient le message, souvent sans le vouloir, que la souffrance n’a pas la même valeur partout… ou qu’elle n’est pas toujours digne d’être vue et entendue.
Je rêve d’une société où des interventions justes, humaines et cohérentes seraient pratiquées partout. C’est un travail colossal, je le sais, mais j’y crois profondément et je continuerai d’y œuvrer, avec constance.
Une approche consciente qui sauve des vies
À Deuil-Jeunesse, chaque mot, chaque geste, chaque posture est guidé par un objectif clair : préserver la vie, cette vie rendue fragile par l’épreuve. Cela exige une vigilance constante, autant dans nos paroles que dans nos attitudes. Jamais nous ne présentons la mort comme un soulagement, comme une issue… ou comme étant plus douce que la vie. Nous sommes très prudents lorsque nous entendons des phrases telles : “Ta maman ne souffre plus”. Ce principe traverse toutes nos interventions, qu’il s’agisse d’accompagner un jeune ou de donner de la formation à des adultes. C’est ainsi qu’il s’agisse d’un deuil par suicide ou par toute autre cause. Car il n’y a pas que le suicide qui peut faire naître le désir de mourir : toutes nos réalités et tous les types de décès peuvent avoir cette conséquence. Tout dépend de la confiance en un avenir que nous avons la capacité de susciter… et de la façon dont nous abordons la mort et les épreuves.
Cette conscience clinique se nourrit aussi de notre capacité à lire ce qui ne se dit pas : un dessin aux couleurs vives peut être aussi inquiétant qu’un dessin aux teintes sombres. Elle exige d’accueillir les croyances spirituelles ou religieuses avec respect, sans les imposer, sans les juger, tout en restant attentifs aux risques que peuvent comporter certaines paroles. On pense souvent que ce sont uniquement les médecins qui sauvent des vies. Pourtant, au fil des années, j’ai entendu, en nos murs, bien des : “Tu m’as sauvé la vie.” Parfois, cela s’est joué dans une phrase prononcée au bon moment, un silence respecté, un appel passé.
Je me souviens d’un papa qui avait assisté à ma conférence sur le deuil des enfants. Son intention : entendre que les enfants “s’en remettent” sans beaucoup de séquelles. Il voulait mourir. Il m’a attendu à la fin de la conférence, m’a laissé ramasser mes choses, puis m’a prise par l’épaule en me disant, à quelques mots près :
Merci, Madame Masson, vous venez de sauver cinq vies : la mienne, celle de ma conjointe et de nos trois enfants. Mon plan était clair : je croyais soulager ma famille. Mais je vois bien, maintenant, que j’aurais causé tellement de tort. Vos mots ont été durs… mais tellement importants.
Mes mots font réagir certes, mais ils ont toujours été très assumés.
Les résultats d’une étude nationale sur le deuil confirment plusieurs observations faites dans ma pratique depuis toutes ces années : 73% des parents d’enfants endeuillés observent des effets négatifs majeurs (dépression, abus, idées suicidaires, etc.)note-resultat-etude-nationale. On observe aussi l’anxiété, les troubles du sommeil, les difficultés scolaires et relationnelles. La santé mentale de nos jeunes… Il faut mettre tous les efforts pour la préserver.
Nous avons donc à cœur de former notre équipe clinique à l’évaluation du risque suicidaire. Savoir repérer les signaux faibles, écouter les non-dits, poser les bonnes questions, même lorsque le sujet semble imprononçable, fait partie de notre mission. Ouvrir la parole là où règne le silence, c’est maintenir le fil qui relie à la vie. Je termine toujours mes formations et conférences avec cette phrase qui vient de je ne sais où, en fait, je suis presque certaine qu’elle vient de moi lors d’une conférence : “Le chemin le plus tumultueux et douloureux peut offrir un résultat merveilleux.”Je crois que cette conviction m’habite depuis l’enfance, probablement depuis que j’ai vu, à l’âge d’environ dix ans, la minisérie Au nom de tous les miens. Inspirée du récit autobiographique de Martin Gray, cette œuvre raconte son enfance dans le ghetto de Varsovie, la perte de toute sa famille dans les camps nazis, puis, des années plus tard, la mort de sa femme et de ses enfants dans un incendie. Malgré ces épreuves inimaginables, il a choisi de vivre sa vie et de témoigner, refusant que la haine ou la douleur définissent entièrement son existence. Une jeune de Deuil-Jeunesse nous a dit un jour : “Ici on fait de notre deuil notre histoire et non notre vie”!
L’histoire de Martin Gray et de tous ceux croisés à Deuil-Jeunesse m’a profondément marquée. Elle m’a appris très tôt que, même au cœur des tragédies les plus sombres, il est possible de bâtir quelque chose de beau et que notre rôle, comme humains et comme professionnels, est d’aider à ce que cela devienne possible. La confiance reste notre outil le plus précieux. Elle se tisse dans un regard franc, une posture ouverte, une présence sincère. Elle donne à la personne aidée la possibilité,parfois infime, mais bien réelle, de croire que la vie peut encore contenir du beau. Nous semons la vie, l’espoir et les rêves, dans un réalisme lucide.
Une approche avant-gardiste pour des besoins bien réels
Depuis mes débuts à Deuil-Jeunesse, je sais que les besoins des personnes endeuillées dépassent largement ce que notre société leur offre. Je n’ai jamais eu besoin de statistiques pour constater que ces réalités sont mal accueillies : je le vois dans les yeux, je l’entends dans les silences, je le sens dans les gestes hésitants de ceux qui ne savent pas comment en parler. Depuis toujours, je porte la conviction profonde que les endeuillés ont besoin de plus. Plus d’écoute, plus de reconnaissance, plus de vérité. Cette certitude ne vient pas d’un sondage ou d’un rapport, mais de milliers de rencontres humaines.
Il y a des moments où la recherche rattrape l’intuition et le terrain. Depuis 2023, je vois être diffusés les résultats d’une étude pancanadienne sur le deuil et je n’y ai pas découvert de nouvelles vérités : j’y ai retrouvé noir sur blanc ce qui nous anime depuis toujours à Deuil-Jeunesse. En effet, de novembre à décembre 2023, l’Alliance canadienne pour le deuil a mené une vaste consultation d’un océan à l’autre. Près de 4 000 personnes, de toutes les provinces, ont partagé leur expérience de la perte et du deuil. Les résultats ne m’ont pas surprise : ils confirment ce que j’entends et observe depuis que Deuil-Jeunesse existe.
50 %
des répondants disent ne pas s’être sentis soutenus.
53 %
estiment que leur deuil n’a même pas été reconnu.
83 %
apprécient qu’on leur pose des questions sur leur deuil… alors même que notre société tend à éviter le sujet.
Ce décalage immense entre les besoins réels et l’aide reçue se retrouve dans les phrases qu’on croit réconfortantes mais qui blessent : “Rien n’arrive pour rien”, “Le temps arrange les choses”, “Elle est mieux maintenant”.
Le plan d’action issu de cette étude trace plusieurs orientations :
Accroître la sensibilisation et l’éducation
lutter contre les tabous, former les professionnels de la santé, de l’éducation et les employeurs.
Améliorer l’accès aux soutiens
rendre les services accessibles à tous, peu importe l’âge, la région ou le type de perte, et offrir des programmes spécialisés aux populations mal desservies.
Renforcer la coordination des services
relier organismes, institutions et communautés pour éviter les parcours fragmentés et instaurer des protocoles uniformes.
Mettre l’accent sur l’écoute et la reconnaissance
valider les émotions, éviter les phrases toutes faites, offrir un espace sécurisant où l’histoire de chacun est entendue sans jugement.
Investir dans la recherche et l’évaluation
mesurer l’impact des interventions, ajuster les pratiques à la lumière des données tout en tenant compte du vécu réel.
À Deuil-Jeunesse, nous portons ces idéaux depuis toujours et avons été précurseurs en quelque sorte de ces orientations. Depuis nos débuts, nous brisons le silence, ouvrons la parole, créons des ponts entre les savoirs scientifiques et l’expérience humaine et offrons des interventions justes, cohérentes et humaines, peu importe l’âge, la région ou le type de perte. Ce que cette étude met en lumière, nous le vivons et l’appliquons chaque jour, et ce, depuis le début: être présents là où la société détourne les yeux et offrir aux endeuillés un espace pour être vus, entendus et compris.
Une approche qui établit un standard de qualité
Mais que faites-vous exactement à Deuil-Jeunesse avec les jeunes et avec les adultes?
Quelle est la différence entre ce que vous offrez et ce qu’un bénévole pourrait faire?
Ces questions reviennent sans cesse dans les médias, lors d’événements publics ou simplement dans une discussion autour d’un café.
La réponse tient en une distinction essentielle : l’accompagnement et l’intervention.
Les deux peuvent aider une personne à aller mieux… mais ils ne sont pas interchangeables. En règle générale, une intervention inclut de l’accompagnement. Mais l’inverse n’est pas vrai : un accompagnement n’est pas une intervention spécialisée. Cette nuance, souvent mal comprise, est pourtant cruciale pour offrir une réponse adaptée à la détresse.
À Deuil-Jeunesse, cette distinction est une priorité : chaque aidant, qu’il soit employé ou bénévole, doit être en mesure de reconnaître si la personne qui tend la main a besoin d’être accompagnée… ou si elle a besoin d’une intervention clinique spécialisée. Pour l’expliquer simplement, j’aime m’appuyer sur l’image d’une pyramide des niveaux d’aide. Il faut mieux définir pour mieux agir.
La pyramide de soutien

Accompagner à la base
Être avec, tenir compagnie, soutenir. C’est une posture d’écoute, de normalisation et de bienveillance. C’est offrir un espace pour parler, expliquer les rites funéraires, nommer ce qu’est le deuil tant que l’objectif reste de soutenir sans intervenir sur les mécanismes profonds. Même sans formation spécialisée, un adulte peut, par sa simple présence, rassurer un jeune et répondre à un besoin ponctuel d’expression.
Intervenir au sommet
Poser un geste professionnel dans un processus structuré, à l’aide de techniques précises, d’évaluation, de plan d’intervention et d’outils cliniques. Plus on monte dans la pyramide, plus l’intervention devient technique, clinique et exigeante. Accueillir la culpabilité d’un enfant ayant retrouvé son père décédé, évaluer ses séquelles, ou répondre à ses questions existentielles requiert une formation professionnelle. L’intervention spécialisée permet d’aborder des enjeux complexes comme : les traumatismes, les mécanismes anxieux, les dynamiques complexes…
Mais l’accompagnement a ses limites. Un adulte bienveillant ne peut, malgré toute sa bonne volonté, s’improviser intervenant.
J’ai élaboré ce schéma dès mes premières formations auprès d’intervenants. Il visait à les guider dans le soutien adapté aux enfants en deuil, selon différents niveaux de besoins, services et compétences.
En 2014, l’Irish Childhood Bereavement Network a officialisé un modèle irlandais, aujourd’hui reconnu qui s’appuie sur la même idée : structurer le soutien selon les niveaux de besoins, de ressources et de formation des aidants. Le fait d’avoir élaboré ce concept avant même sa diffusion internationale confirme à quel point notre approche à Deuil-Jeunesse était et reste avant-gardiste.
Irish Childhood Bereavement Care Pyramid note-childhood-bereavement-care

Dans ce modèle, chaque niveau exige un degré de compétence différent : de l’empathie de base au niveau 1 jusqu’à l’expertise clinique du niveau 4. Le modèle pyramidal irlandais illustre que la majorité des enfants endeuillés (niveau 1) peuvent être soutenus par leur famille, leurs proches et leur communauté, grâce à des explications simples, une présence rassurante et des repères stables. Un plus petit nombre (niveaux 2 et 3) bénéficie de l’accompagnement d’intervenants formés, comme des éducateurs ou accompagnateurs, à travers des groupes de soutien ou des ateliers structurés. Enfin, une minorité (niveau 4) requiert l’expertise de professionnels spécialisés capables de mener des interventions cliniques ou psychothérapeutiques adaptées aux besoins complexes.
Où se situe Deuil-Jeunesse ?
Deuil-Jeunesse accompagne au premier niveau, bien sûr. Mais ce qui le distingue profondément, c’est son expertise en intervention spécialisée niveau 4 auprès des jeunes et des adultes confrontés à l’abandon parental, la disparition, la maladie grave ou à la mort.
Dès ses débuts, l’organisme a fait le choix clair de ne pas confier ses services psychosociaux à des bénévoles. Chaque intervenant :
Détient une formation de base dans un domaine d’intervention
Suit une formation spécialisée offerte par Deuil-Jeunesse
Est membre d’un ordre professionnel ou d’une association reconnue
Participe à des rencontres cliniques régulières et à de la formation continue
Ce haut standard de qualité est un pilier de notre identité et de notre crédibilité. Il est aussi la garantie que chaque geste posé auprès d’une personne endeuillée repose sur des bases solides, sécurisantes et adaptées à sa réalité.